Etude : Les villages Ecclésiaux dans le bassin de l’Aude

Archive 4

Les villages ecclésiaux dans le bassin de l’Aude

[article]

Actes du IIIe congrès international d’archéologie médiévale (Aix-en-Provence, 28-30 septembre 1989)

https://www.persee.fr/doc/acsam_0000-0000_1994_act_3_1_1046

**********************************************************************************

2.4 Les villages ecclésiaux dans le bassin de l’Aude

Dominique BAUDREU, Jean-Paul CAZES

2.4.1 Introduction

Abreviations

ADA : archives départementales de l’Aude.

ADHG : archives départementales de la Haute- Garonne.

ACL : archives communales de Lasbordes.

Cette contribution regroupe sous un même titre l’état de deux études menées parallèlement dans des régions limitrophes à l’aide d’une démarche similaire, fondée sur des prospections alliant les observations de terrain et les textes.

Entre Languedoc oriental et Aquitaine, le bassin de l’Aude recouvre des zones géographiques très diverses : bordure méridionale du Massif central, plaine de l’Aude prolongée à l’ouest par le couloir du Lauragais jusqu’au Seuil de Nau- rouze, zone pré-pyrénéenne du Razès, plateau pyrénéen du Pays de Sault, massif des Corbières. Les sites évoqués ci-dessous sont issus de ces différentes régions à l’exclusion du Narbonnais et des parties les plus élevées du bassin : Montagne Noire et Pyrénées. Une limite géo-historique a toujours traversé la partie nord-ouest du bassin de l’Aude. Entre diocèses issus des cités antiques, celui de Toulouse d’une part, ceux de Carcassonne et de Narbonne d’autre part, la ligne de démarcation passait entre Bram et Alzonne pour suivre, plus au sud, la ligne de partage des eaux entre versants atlantiques et méditerranéens. A l’époque carolingienne, la même frontière servait aussi de délimiation entre deux circonscriptions comtales : pagus tolosanus à l’ouest, pagus carcassensis et pagus redensis à l’est.

Au cours des années quatre-vingt, en Lauragais et en bas Razès, la mise en évidence de sites médiévaux aux caractéristiques propres orientèrent les recherches vers l’habitat de la fin du haut Moyen Age. En effet, confrontés au réseau des villages castraux, apparus en majorité au XIIe s., certains de ces sites semblaient constituer des pôles immédiatement antérieurs. Attribués au départ à l’époque médiévale sans plus de précision, il était dès lors possible de qualifier ces sites de pré-castraux (Baudreau 1987 ; Cazes 1987). Leurs liens étroits avec les lieux de culte et la structure de certaines agglomérations qui ont perduré jusqu’à nos jours conduisent à formuler une appellation spécifique : le village ecclésial.

La première partie de l’exposé décrit différents types de sites pour en dégager des caractères communs. Ces constatations sont à même de déboucher sur un début de définition de ces sites ecclésiaux. Ainsi ressort le rôle précurseur qu’ils ont pu tenir dans l’émergence du village médiéval au sortir du haut Moyen Age.

La seconde partie s’attache au cas spécifique des villages à enclos circulaires. Une tentative d’explication de leur genèse est entreprise, avec une proposition de chronologie qui essaie de replacer ces structures archéologiques dans le cadre des événements historiques. Le lien avec les nouvelles formes d’habitats groupés qui ont succédé à ces villages est ensuite évoqué. Une série d’exemples illustre les divers types d’évolution qu’ont pu connaître les villages ecclésiaux enclos.

IIIe congrès international d’archéologie médiévale

2.4.2 Lieux de cultes et habitats dans les diocèses de Carcassonne et de Narbonne

Dans les territoires des anciens diocèses de Narbonne et de Carcassonne, qui recouvrent la majeure partie de l’actuel département de l’Aude, les rapports entretenus par les églises et les habitats médiévaux restent un thème largement inexploré. Les recherches ne peuvent s’appuyer que sur de trop rares et trop courtes études monographiques à caractère surtout historique (Griffe 1974 : 141, 156 ; Sar- rand 1957-59 : 285, 288 ; Sarrand 1979-81 : 280, 285). Dans une région où le village de type castrai a été la première forme d’agglomération médiévale historiographique- ment reconnue, la réflexion s’est récemment portée sur le rôle du lieu de culte comme centre d’attraction différent du château. Cette problématique s’inscrit essentiellement en amont du processus d’ incastellamento.

Les associations probables entre vestiges d’habitats et églises précastrales se présentent de façon différente selon leur contexte géographique, mais aussi selon leur stade et leur type d’évolution. Sans prétendre à une typologie complète, quatre catégories de sites peuvent illustrer cette variété de formes : églises en milieu de garrigue avec structures ruinées en pierre sèche, cimetières actuels d’origine médiévale à l’écart des chefs-lieux communaux, cimetières actuels ou disparus isolés comme les précédents et associés à un fossé protecteur formant enclos, villages actuels organisés autour de leur église paroissiale.

2.4.2.1 Eglises et structures ruinées de pierre sèche

De récentes prospections ont permis de mettre en évidence cette association essentiellement à travers les garrigues des Corbières et du Minervois. Aux confins du Carcasses et du Minervois, trois sites voisins peuvent servir d’illustration préliminaire (fig. la et lb), dans une région où la pierre a toujours été abondamment utilisée comme matériau de construction.

Saint-André de Figuières (commune de Laure-Minervois, Aude)

Dans la partie ouest de la commune de Laure- Minervois, deux ensembles de constructions ruinées occupent le sommet d’un petit plateau au lieu-dit Figuières (fig. 2). Au début du siècle, le site a été abusivement interprété comme un oppidum protohistorique (Sicard 1913, XLIII ; Sicard 1918-20 : 21, 22 ; Sicard 1923, XXIX). Dans l’angle nord-est d’un des ensembles ruinés sont décelables les vestiges d’une église préromane de 5 x 13 m (fig. 2, a). Seuls sont visibles les parements nord et est de l’édifice, le reste est totalement recouvert par des épierrements dus à l’agriculture mais surtout aux amas de matériaux issus de constructions effondrées. Ces vestiges présentent des parements plus ou moins bien conservés avec des traces d’en-

Fig. 1 Laure-Minervois et Villarzel-Cabardès : localisation de Saint-André de Figuières, Saint- Jacques d'Albas et Notre-Dame de la Lauze
Fig. 1 Laure-Minervois et Villarzel-Cabardès : localisation de Saint-André de Figuières, Saint- Jacques d’Albas et Notre-Dame de la Lauze

jLa lb

F!G. 1

Laure-Minervois et Villarzel-Cabardès : localisation de Saint-André de Figuières, Saint- Jacques d’Albas et Notre-Dame de la Lauze.

la : 1 limite communale ; 2 voies principales ;

3 églises disparues ou ruinées ;

lb : 1 Saint-André de Figuières ; 2 Saint- Jacques d’Albas ; 3 Notre-Dame de la Lauze ;

4 limite communale ; 5 voie principale ; 6 voies secondaires (D. Baudreu del.).

L ‘environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

Fig. 2 Saint-André de Figuières (commune de Laure- Minervois)
Fig. 2 Saint-André de Figuières (commune de Laure- Minervois)

FIG. 2

Saint-André de Figuières (commune de Laure- Minervois).

a : cadastre de 1953, E5 ; lieu-dit Figuières :

1 église pré-romane Saint-André ;

2 constructions ruinées de pierres sèches ;

b : mention et représentation très approximative du site en marge d’un plan du XVIIIe s., ADA IV F198-1 ; sans échelle (D. Baudreu del.).

FIG. 3

Saint-Jacques d’Albas (commune de Laure- Minervois) : mentions et représentations du site sur deux plans du XVIIIe s., ADA IV F 198-1 ; sans échelle (D. Baudreu del.).

trees murées. Le lieu de culte est identifiable avec l’église Saint-André de Figuières citée tardivement au XIVe s. Certains documents de l’Epoque Moderne mentionnent Les Cazals de Figuières (Mahul 1863, vol. 4 : 217). L’association du terme cazal signifie que ce site était perçu comme un groupement d’enclos et/ou de masures, comme un hameau (Alibert 1966 : 210) sans doute déjà déserté en tant qu’habitat mais ayant pu encore fonctionner à la manière de petits bâtiments agricoles (Cayla 1964 : 144). En marge d’un plan du XVIIIe s., on n’hésite pas à qualifier le site d’« ancien village » (fig. 2, b).

Fig. 3 Saint-Jacques d'Albas (commune de Laure- Minervois) : mentions et représentations du site sur deux plans du XVIIIe s., ADA IV F 198-1 ; sans échelle (D. Baudreu del.)
Fig. 3 Saint-Jacques d’Albas (commune de Laure- Minervois) : mentions et représentations du site sur deux plans du XVIIIe s., ADA IV F 198-1 ; sans échelle (D. Baudreu del.)
Saint-Jacques d’Albas (commune de Laure-Minervois)

A 1 500 m au sud de Figuières, se dresse un clocher-tour d’époque romane, dernier vestige de l’église Saint- Jacques d’Albas. Deux plans du XVIIIe s. montrent que le lieu de culte voisinait avec un habitat dont la destruction a été imputée aux Huguenots du XVIe s. (Mahul 1863, vol. 4 : 213). Sur un premier plan figurent Les Cazals d’Albas à l’emplacement d’un parcellaire indiquant des espaces anciennement bâtis (fig. 3, a). L’autre plan mentionne expressément au même endroit le village d’Albas (fig. 3, b). Sur le terrain, le site ne présente pas de matériaux de construction en surface, mais d’importantes anomalies topographiques recouvertes par une végétation herbacée ; le tout est circonscrit dans un carré d’une cinquantaine de mètres de côté. Avec Saint-André de Figuières, Saint-Jacques d’Albas fait partie de la dizaine d’églises ruinées ou disparues qui parsèment le terroir de Laure-Minervois, commandé par un gros village castrai.

Notre-Dame de la Lauze (commune de Villarzel-Cabardès, Aude)

A Villarzel-Cabardès, dans l’ancienne paroisse de Villarlong, l’église pré-romane de Notre-Dame de la Lauze est visible sur presque toute son élévation. Au XVIIF s., le curé de Villarzel se bornait à signaler les « vieilles

masures » aux abords du lieu de culte et rapportait la tradition selon laquelle aurait existé à cet emplacement un monastère de religieuses x. A priori, cette affirmation s’avère infondée mais doit attester de façon déformée le souvenir d’un habitat associé à l’église. L’édifice de 17 x 6,50 m est attri- buable au Xe s. avec son chevet plat et son arc légèrement outrepassé entre la nef et le chœur (Bonnéry 1987 : 457- 458). L’aspect monumental de l’église a attiré les érudits locaux depuis le début du siècle et provoqué depuis les années soixante-dix certaines fouilles restées totalement inédites 2. Ces recherches ont mis au jour d’une part une limite qui ceinturait un cimetière et d’autre part des vestiges d’habitats (fig. 4). A l’est et au sud de l’église une nécropole était bordée par un mur de pierre sèche d’environ 0,70 m de large ; il limitait aussi le passage faisant face à l’entrée du lieu de culte. A l’ouest, la zone des vestiges déjà signalés au XVIIIe s. a été en partie fouillée et correspondait sans doute à des unités d’habitation dont la datation et l’agencement restent à préciser. Le matériel céramique mérite en particulier un examen approfondi ; il semble s’étaler entre la période antique et les environs de l’an mille.

2.4.2.2 Cimetières médiévaux isolés

Un autre angle d’approche consiste à prendre en compte de façon systématique tous les cimetières existant au Moyen Age, le plus souvent restés à l’écart des villages castraux et à proximité immédiate d’un carrefour de chemins. L’état du lieu de culte associé à la nécropole est variable, il peut avoir perduré sous forme de chapelle ou avoir totalement disparu.

Saint-Martin de Poursan (commune de Carcassonne, Aude)

Dans les environs de Carcassonne, la ferme de Saint-Martin de Poursan associe un hagionyme ancien et un toponyme d’origine antique. Le site occupe un terroir hu-

IIIe congrès international d’archéologie médiévale

FIG. 4

Notre-Dame de la Lauze (commune de Villarzel- Cabardès) : plan de l’église pré-romane et des structures associées.

1 église ; 2 enclos limitant le cimetière ; 3 habitats (d’après D.-P. Cattanéo, L. Guiraud et C. Joumet del., complété par D. Baudreu del.).

FIG. 5

Saint-Martin de Poursan (hameau de Montredon, commune de Carcassonne) d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

manisé à l’époque gallo-romaine et mentionné au Xe s. : « […] in terminio de villa Porciano » (Mahul 1867, vol. 5 : 766). Sur le cadastre du XIXe s., le cimetière et l’église sont totalement enserrés par un nœud de chemins et limités sur deux côtés par une parcelle en angle droit (fig. 5), ce qui contribuait à bien circonscrire l’ensemble dans le paysage. Cette anomalie représente peut-être le reliquat d’un enclos grossièrement quadrangulaire. Le sanctuaire a servi d’église paroissiale jusqu’au XVIIIe s. pendant lequel on a préféré construire un nouveau lieu de culte dans le chef-lieu du terroir, à Montredon, petit village castrai éloigné d’un kilomètre, aujourd’hui hameau de la commune de Carcassonne.

Fig. 4 Notre-Dame de la Lauze (commune de Villarzel- Cabardès) : plan de l'église pré-romane et des structures associées
Fig. 4 Notre-Dame de la Lauze (commune de Villarzel- Cabardès) : plan de l’église pré-romane et des structures associées
Fig. 5 Saint-Martin de Poursan (hameau de Montredon, commune de Carcassonne) d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 5 Saint-Martin de Poursan (hameau de Montredon, commune de Carcassonne) d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Saint- Vincent (commune de Castelnau-d’Aude, Aude)

Non loin du cours inférieur de l’Aude, la chapelle ruinée Saint- Vincent, à Castelnau-d’Aude, est placée à l’intérieur du cimetière du village, distant de 500 m ; on attribue l’ancien lieu de culte au XIIe s. Jusqu’au XIXe s., il était encerclé avec sa nécropole par la convergence de trois chemins (fig. 6). La tradition orale considère le site comme le centre d’un habitat disparu dans lequel ont été retrouvés des vestiges céramiques d’époque gallo-romaine (Mathieu 1931).

Cassagnau (commune de Pauligne, Aude)

Grâce notamment à la photographie aérienne, en zone de polyculture il est désormais possible d’individualiser un groupe de sites qui répond aux mêmes caractéristiques que les exemples précédents mais pourvus d’un périmètre artificiellement fossoyé. Dans l’ancien terroir de Montgaillard, paroisse disparue sur la commune de Pau- ligne près de Limoux, au lieu-dit Cassagnau, une butte naturelle de 550 m2 renferme un cimetière médiéval attesté par la tradition orale et par le cadastre du XIXe s. Cette plate-forme supportait sans doute l’église primitive de Montgaillard qui n’a laissé aucune trace en surface. Un fossé interrompu, aujourd’hui totalement comblé, servait d’enclos à la nécropole (Baudreu 1989 : 114-115) (fig. 7). Un sondage a permis de déterminer les dimensions de la structure fossoyée : elle atteint 4,50 m de large et 2,60 m de profondeur maximale (fig. 8). La nature du remplissage évoque une possible levée de terre sur la bordure externe du fossé. Dans la partie du comblement provenant de l’extérieur du périmètre fossoyé, se sont essentiellement accumulés des morceaux de marne, substrat de roche tendre, dans lequel a été creusé le fossé. S’il a effectivement constitué une levée de terre, ce matériau extrait est tout naturelle-

L ‘environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

FIG. 6

Saint-Vincent (commune de Castelnau-d’Aude) d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

Cassagnau (commune de Pauligne) : croquis d’interprétation d’après un cliché aérien oblique sur une céréale en cours de maturation, (cl. M. Passelac [CNRS], M. Dauzat del., juin 1984). Un fossé interrompu entoure une butte circulaire qui contient un ancien cimetière (sans échelle).

FIG. 8

Cassagnau (commune de Pauligne) : sondage archéologique dans le fossé artificiel qui entourait le cimetière médiéval (fouille et cl. D. Baudreu).

FIG. 9

Saint-Just (commune d’Escueillens-et- Saint-Just-de-Bélengard) : trace de fossé repérée sur photo aérienne verticale (IGN, mission Montréjeau-Mirepoix 1953, n° 169) et positionnée sur le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

ment venu combler en partie la structure en creux lors de son abandon. Cette notion d’aménagement défensif est mieux perceptible à travers les dimensions mêmes du fossé, trop importantes pour ne voir dans cette tranchée qu’une simple limite. Un fossé défensif de même largeur a été repéré autour de la partie la plus ancienne du cimetière de Lasserre-de-Prouille en Bas-Razès (Baudreu 1988 : 14-15 ; Baudreu 1989 : 117-118). A Cassagnau, d’autres structures en creux révélatrices d’un habitat ont été reconnues : un silo isolé à l’intérieur de l’enclos et un groupe de quatre silos alignés à l’extérieur. Le remplissage des silos et du fossé ne paraît pas postérieur au XIIIe s., date probable de l’abandon du site en tant qu’habitat.

Fig. 6 Saint-Vincent (commune de Castelnau-d'Aude) d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 6 Saint-Vincent (commune de Castelnau-d’Aude) d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig 7. Cassagnau (commune de Pauligne) : croquis d'interprétation d'après un cliché aérien oblique sur une céréale en cours de maturation, (cl. M. Passelac [CNRS], M. Dauzat del., juin 1984)
Fig 7. Cassagnau (commune de Pauligne) : croquis d’interprétation d’après un cliché aérien oblique sur une céréale en cours de maturation, (cl. M. Passelac [CNRS], M. Dauzat del., juin 1984)
Fig. 8 Cassagnau (commune de Pauligne) : sondage archéologique dans le fossé artificiel qui entourait le cimetière médiéval (fouille et cl. D. Baudreu)
Fig. 8 Cassagnau (commune de Pauligne) : sondage archéologique dans le fossé artificiel qui entourait le cimetière médiéval (fouille et cl. D. Baudreu)
Fig. 9 Saint-Just (commune d'Escueillens-et- Saint-Just-de-Bélengard) : trace de fossé repérée sur photo aérienne verticale (IGN, mission Montréjeau-Mirepoix 1953, n° 169) et positionnée sur le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 9 Saint-Just (commune d’Escueillens-et- Saint-Just-de-Bélengard) : trace de fossé repérée sur photo aérienne verticale (IGN, mission Montréjeau-Mirepoix 1953, n° 169) et positionnée sur le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Saint-Just (commune d’Escueillens- et-Saint-Just-de-Bélengard, Aude)

Le site de Saint-Just dans le Bas-Razès est au centre d’un terroir qui semble n’avoir jamais été touché par X incastellamento. A Saint-Just-de-Bélengard, pas de village groupé mais un réseau de fermes et de hameaux. Flanquée de son cimetière, l’église Saint-Just est le chef-lieu paroissial et, jusqu’au rattachement récent de Saint-Just-de-Bélengard à une commune limitrophe, constituait le chef-lieu communal. Au siècle dernier, une modeste ferme jouxtait l’église construite au sommet d’une colline. Ce lieu de culte ne présente plus aujourd’hui son aspect médiéval mais il est en revanche cité dans un texte de 941 {Gall. Christ, VI, c. 976). Au nord du couple église-cimetière, plusieurs photos

riennes verticales à haute altitude montrent une trace curvi- linéaire sombre d’environ 4 m de large, indice d’un tronçon de fossé enfoui. A l’intérieur de l’aire ainsi limitée, les prospections ont mis en évidence de la céramique médiévale très fragmentée. La superposition de cette trace sur le cadastre du XIXe s. aboutit à une parfaite concordance entre l’extrémité sud du fossé et la limite du cimetière (fig. 9). D’autre part, dans sa partie est, le segment de fossé est interrompu par le chemin mais son tracé semble prolongé par une limite parcellaire courbe. Cette limite est d’autant plus remarquable qu’elle se trouve sur une forte pente, contrairement au reste du site. Considéré comme un tout cohérent, le tracé du fossé et le parcellaire limitrophe dessinent une forme grossièrement ovale traversée par l’ancien chemin d’accès et centrée sur l’église Saint-Just.

Gueytes-d’en-Haut (commune de Gueytes-et-Labastide, Aude)

Le cas de Saint-Just doit être rapproché d’un autre chef-lieu communal dans un terroir limitrophe à l’habitat dispersé, Gueytes-et-Labastide. Bien que faisant partie de l’ancien diocèse de Toulouse et du bassin de l’Hers, Gueytes-d’en-Haut peut être cité pour son exemplarité. Au sommet d’une eminence, l’église de Gueytes avait conservé à sa périphérie jusqu’au XIXe s. une limite parcellaire de forme circulaire, complète et très régulière (fig. 10). Le cimetière apparaît en dehors du cercle mais correspond sans doute à un transfert.

IIIe congrès international d’archéologie médiévale

FIG. 10

Gueytes-d’en-Haut (commune de Gueytes-et Labastide), d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

FIG. 11

Villar-Saint-Anselme, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

FIG. 12

Fig. 10 Gueytes-d'en-Haut (commune de Gueytes-et Labastide), d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 10 Gueytes-d’en-Haut (commune de Gueytes-et Labastide), d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 11 Villar-Saint-Anselme, d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 11 Villar-Saint-Anselme, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 12 Mouthoumet, d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 12 Mouthoumet, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 13 Loupia, d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 13 Loupia, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)

2.4.2.3 Villages à église centrale

La même relation entre une église paroissiale et une forme enveloppante est aussi observable dans plusieurs agglomérations aux parcelles bâties serrées autour du lieu de culte. Dans les Corbières, on peut, par exemple, citer Villar- Saint-Anselme (fig. 11), Mouthoumet (fig. 12), Thézan, Talairan. Ce dernier village dépendait de l’abbaye de La- grasse. Dans le Haut-Razès doivent être individualisés Saint- Sernin (ancienne paroisse, commune de Bouriège), Croux (ancienne paroisse, commune d’Antugnac), Ginoles, qui relevait de l’archevêque de Narbonne. Le Bas-Razès possède aussi Loupia (fig. 13), Pech-Salamou (ancienne paroisse, commune de Donazac), Gramazie. Ces trois agglomérations à église centrale dépendaient respectivement des abbayes d’Alet, de Saint-Hilaire et de Montolieu. La même région recèle les villages voisins de La Digne-d’ Amont et La Digne- d’Aval. Ils correspondent peut-être au dédoublement d’un toponyme et d’un terroir antique (Ladinius + suffixe – anum). Les deux agglomérations occupent une partie du vallon arrosé par le ruisseau du Cougaing, au cœur de deux terroirs aux superficies modestes, 361 et 314 ha. A la convergence de chemins rayonnants, chaque village renferme en son centre l’église paroissiale (fig. 14).

Mouthoumet, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

FIG. 13

Loupia, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

Fig. 14 La Digne-d'Amont et La Digne-d'Aval, deux villages ecclésiaux aux territoires limitrophes
Fig. 14 La Digne-d’Amont et La Digne-d’Aval, deux villages ecclésiaux aux territoires limitrophes
La Digne-dAmont (Aude)

A La Digne-d’Amont, l’église Sainte-Colombe est citée en 959 lorsque l’alleu de Ladingara passe dans le patrimoine de l’abbaye de Lagrasse {Gall, christ., XIII, c. 226). En 1088, la même église est consacrée par l’archevêque de Narbonne 3. Peut-être directement implanté sur l’église pré-romane, l’édifice a conservé une partie de son appareil roman, notamment sur son chevet décoré de bandes et d’arcatures lombardes. Cette construction de 16,50 x 6 m est au centre exact du village ; elle a été agrandie vers le sud (fig. 15), tout en remplaçant une probable demeure fortifiée (Hyvert 1947). L’ancienneté du lieu de culte et sa position centrale incitent à faire de l’église Sainte- Colombe la matrice de l’agglomération défendue au Moyen Age par un fossé.

La Digne-dAval (Aude)

La Digne-d’Aval se caractérise par un plan radio-concentrique avec un noyau circulaire totalement lové autour de l’église Saint-Jacques (fig. 16). Ce quartier était appelé « le Fort » à l’Epoque Moderne, un fossé défensif limitait sa périphérie. Jusqu’au XIXe s., l’édifice cultuel avait sans doute conservé ses dimensions originelles : 15 x 6 m. Son aspect médiéval a été totalement oblitéré par les remaniements postérieurs. Dans une parcelle aujourd’hui non bâtie du périmètre ecclésial, à 4 m au nord de l’église, les comblements de deux silos médiévaux recoupés verticalement ont été repérés sur un front de décaissement réalisé dans les alluvions (fig. 17). Des tessons de céramiques recueillis dans la coupe d’un des silos évoquent un comblement antérieur au bas Moyen Age. Ces structures en creux ont sans doute été aménagées en liaison avec une présence humaine permanente aux abords immédiats de l’église. Comme Loupia, la Digne-d’Aval relevait de l’abbaye d’Alet et n’apparaît dans les textes qu’en 1 162 sous la forme « villa cum ecclesia » (Gall, christ., VI, c. 109).

FIG. 14

La Digne-d’Amont et La Digne-d’Aval, deux villages ecclésiaux aux territoires limitrophes.

1 limite communale ; 2 voie principale ; 3 voie secondaire. (D. Baudreu del.).

FIG. 15

La Digne-d’Amont, d’après le cadastre du XIXe s.

1 église romane. (D. Baudreu del.).

FIG. 16

La Digne-d’Aval, d’après le cadastre du XIXe s.

1 silos.

(D. Baudreu del.).

Fig. 15 La Digne-d'Amont, d'après le cadastre du XIXe s
Fig. 15 La Digne-d’Amont, d’après le cadastre du XIXe s
Fig. 16 La Digne-d'Aval, d'après le cadastre du XIXe s
Fig. 16 La Digne-d’Aval, d’après le cadastre du XIXe s

IIIe congrès international d’archéologie médiévale

La Digne-d’Aval : silos médiévaux recoupés verticalement au nord de l’église paroissiale (cl. D. Baudreu).

Fig. 17 La Digne-d'Aval : silos médiévaux recoupés verticalement au nord de l'église paroissiale (cl. D. Baudreu)
Fig. 17 La Digne-d’Aval : silos médiévaux recoupés verticalement au nord de l’église paroissiale (cl. D. Baudreu)

2.4.2.4 Pour un terme générique : les villages ecclésiaux

Le rapprochement entre des couples église-cimetière et certains villages actuels s’avère possible à bien des égards. En revanche, leur désignation est confrontée à un vide terminologique. Par leurs caractères originaux ces sites méritent un vocabulaire adapté, c’est pourquoi on peut proposer l’appellation de village ecclésial par analogie au village castrai, né lui aussi autour d’un pôle fédérateur. Sur le plan général, le terme de village ecclésial n’est finalement que le prolongement d’une donnée historiographique qui a commencé à illustrer deux aspects largement superposables mais très rarement envisagés sous l’angle archéologique : les espaces sacrés, les cimetières habités (Duparc 1967 ; Bonnas- sie 1976 : 653-656 ; Zadora-Rio 1980 ; Duby 1987 : 82) et le côté attractif des églises sur l’habitat paysan autour de l’an mille (Fournier 1962 : 453-457 ; Chapelot, Fossier 1980 : 143-144 ; Fossier 1981 : 113-114 ; Démians d’Archimbaud 1987 : 86-101 ; Guadagnin 1988 : 141-142). Les villages ecclésiaux du bassin de l’Aude ne sont que la traduction locale d’un mouvement de vaste ampleur, sans doute géogra- phiquement très diversifié et aux modalités méconnues. Le « modèle catalan », avant tout perçu par la documentation écrite (^contribution de P. Bonnassie), constitue toutefois une exception.

Dans le cas des villages à tendance circulaire, ce sont les dimensions qui peuvent constituer un critère d’individualisation. La forme grossièrement circulaire du cimetière de Cas- telnau-d’Aude affecte un diamètre d’une trentaine de mètres, très proche de celui que présente la forme plus régulière autour de l’église de La Digne-d’Aval : 34 m. La majorité des zones circulaires présentent plutôt des diamètres variant entre 50 et 60 m ou un peu plus. Le cercle fossoyé de Saint-Etienne à Lasserre-de-Prouille (Baudreu 1988 : 14- 15 ; Baudreu 1989 : 117-118) a la même dimension que les cercles bâtis de Loupia ou de Mouthoumet, soit un diamètre de 60 m. A Saint-Just, église et cimetière sont enserrés dans une ellipse au diamètre de 50 m dans l’axe nord/sud et de 75 m dans l’axe est/ouest ; la parcelle circulaire de Gueytes possède des dimensions à peu près semblables. On

pourrait multiplier les exemples de ce que l’on est tenté d’appeler un module avec une tolérance de plus ou moins quelques mètres.

Il reste à déterminer si une distinction significative doit prévaloir entre les périmètres ecclésiaux les plus restreints, 30 à 40 m environ de diamètre, et ceux qui atteignent un diamètre de 50 à 60 m ou plus. La différence pourrait recouper des églises de statut hiérarchique dissemblable. Les sources écrites permettent cette constatation en Catalogne, avec des rayons entre 10 et 15 pas équivalant à des diamètres de 20 à 30 m environ, attribués à des églises de rang inférieur (Fanas, Zurita 1989 : 86-87). En tout cas, un lien doit pouvoir être établi avec la notion d’espace sacré et son rayon de trente pas (ou moins), réactualisé par la Paix de Dieu à la fin du Xe et au début du XIe s.

Lorsqu’il est possible d’identifier les détenteurs des seigneuries avec un village ecclésial comme centre, une tendance se dégage : il s’agit de seigneurs ecclésiastiques. Des exemples précédents ont montré que les abbayes étaient impliquées dans la géographie des villages ecclésiaux. Les possessions des abbayes de Montolieu, de Caunes, d’Alet, de Saint-Hilaire et de Lagrasse devront être systématiquement comparées au réseau des agglomérations générées par une église, que ces groupements aient disparus ou aient perduré à travers un village actuel. Cette relation entre établissements religieux et villages organisés autour d’un lieu de culte a d’ailleurs déjà été remarquée en Basse-Auvergne (Fournier 1962 : 456-457). Ce fait prouverait de façon indirecte le rôle qu’ont pu jouer les abbés de monastères dans l’implantation de la Paix de Dieu et donc, dans la réactivation des espaces sacrés autour des églises face aux laïcs en armes.

2.4.2.5 Une première génération villageoise ?

Les villages ecclésiaux semblent constituer un jalon essentiel dans l’histoire de l’habitat avant Y incastella- mento. Ceci n’est sans doute pas seulement valable pour les formes circulaires ou elliptiques les plus régulières qui sont intellectuellement les plus confortables, mais peut aussi concerner d’autre groupements aux plans plus atypiques, aux structures moins régulières. Ils doivent tout autant retenir l’attention s’ils contiennent une église romane ou plus ancienne et si l’absence de château y est une certitude (ou si le château est postérieur à l’église). Les exemples de Saint-André de Figuières, de Saint-Jacques d’Albas et de Notre-Dame de la Lauze recouperaient ce cas de figure. Cependant, on doit ici user de prudence puisque dans ces trois sites, la simple prospection n’est évidemment pas en mesure de prouver l’antériorité de l’église sur l’habitat ou même l’implantation contemporaine des deux éléments.

Plus généralement, et au risque de succomber à la tentation d’un modèle trop rigide et systématiquement applicable, on peut admettre que ces noyaux de peuplement soumis à l’attraction d’une église ont été en majorité concurrencés par les nouveaux pôles de regroupement au moment de Xincas- tellamento ; ce tiraillement s’est la plupart du temps soldé par la victoire du processus castrai. En fait, tels qu’on les

L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

perçoit à travers certaines agglomérations actuelles, les villages ecclésiaux se présentent comme sur un palimpseste où tout n’aurait pas été effacé et réécrit.

Dans le paysage bâti actuel il semble que l’on ne puisse repérer que de très rares cas de villages doubles ou géminés comme il en existe par exemple en Berry, en Limousin ou en Auvergne (Fournier 1978 : 191-196). Le problème est de savoir si le passage vers l’habitat concentré au pied d’un château a toléré à ses abords le maintien du noyau d’habitat ec- clésial jusqu’au bas Moyen Age ou jusqu’à l’Epoque moderne. Pour l’instant les prospections au sol réalisées en Bas-Razès semblent indiquer une désertion précoce du site ecclésial. Les vestiges céramiques recueillis évoquent une période d’abandon que l’on ne peut placer au-delà du début du XIIIe s. Une autre question soulevée par les villages ecclésiaux concerne l’incidence de ce type de groupement sur l’essor de l’habitat castrai. On peut en effet se demander dans quelle mesure ces premières expériences de regroupement ont pu constituer un terrain propice à l1 ‘ incastellamento, une préfiguration de l’attraction castrale. La concentration auprès des châteaux répond bien sûr à une logique propre, mais sa mise en place a peut-être été facilitée dans les terroirs connaissant déjà un embryon de regroupement et par voie de conséquence, une certaine expérience de sociabilité inhérente aux habitats groupés.

Dans l’espace et dans le temps, les villages ecclésiaux rendent compte de phénomènes spécifiques et doivent trouver leur vraie place dans la typologie du village médiéval. Les exemples de sites rapidement examinés illustrent ce que l’archéologie extensive est à même d’apporter à la connaissance des habitats pré-castraux dans la zone étudiée. Ces résultats ne doivent pas pour autant occulter la place de l’habitat dispersé à la même époque, ni faire penser que toutes les églises ont été capables de resserrer l’habitat.

Pourvues ou non d’enclosure, les associations entre habitat et lieu de culte représentent sans doute une première génération de villages ou de proto-villages (?) sans que cette expression recouvre obligatoirement une chronologie et un statut semblables pour tous. Faute de fouilles archéologiques, d’importants problèmes subsistent sur la nature exacte et l’importance quantitative de ces premiers groupements. Mais il est dès à présent permis d’espérer que ces villages ecclésiaux génèrent un devenir historiographique comparable à celui qu’ont connu les villages castraux depuis une trentaine d’années.

2.4.3 Lieux de culte, Paix de Dieu et genèse villageoise dans l’ancien diocèse de Toulouse

Dans le cadre d’une étude générale sur l’habitat médiéval dans le Lauragais, région de transition entre les mondes aquitains et méditerranéens, divers groupements d’habitats médiévaux ont été repérés à proximité de lieux de cultes ou de cimetières. A la suite de découvertes faites lors de prospections aériennes à basse altitude, et qui attirèrent

notre attention au début des années quatre-vingt 4, une série d’enclos a pu être retrouvée dans les parcellaires fossiles, soit en milieu rural, soit dans l’organisation même des villages actuels.

S’ils peuvent avoir des tailles et des formes diversifiées, la plus grande partie d’entre eux présente cependant des caractéristiques communes : il s’agit de structures circulaires, d’un diamètre variant autour de 60 à 80 m, et dont le centre est occupé par une église. Les sites actuellement désertés ont livré en outre des vestiges d’habitats à l’intérieur de leur périmètre ainsi qu’à leurs abords. Malgré une incertitude concernant sa datation absolue, le mobilier recueilli lors des prospections au sol est, dans la majorité des cas, caractéristique de la période précastrale, antérieure au XIIe s. dans notre région.

2.4.3.1 Paix de Dieu et regroupement d’habitats

II paraît possible de rattacher l’existence de ces sites à un phénomène bien connu grâce aux études historiques, c’est-à-dire à l’immunité liée aux lieux de cultes, et dont la chronologie a été rappelée tout récemment (Zadora- Rio 1989 : 11-13). A partir de la fin du Xe et au XIe s., les mentions de périmètres sacrés se multiplient, à l’occasion de l’instauration de la Paix de Dieu, pour rappeler la sauvegarde dont ils sont depuis toujours les garants. Alors que les premiers conciles condamnent les délits contre les biens ecclésiastiques, les suivants étendent à partir de 1027 leur protection aux maisons situées dans le rayon de trente pas autour de l’église (conciles de Toulouges, Narbonne, Elne, Saint- Gilles). De zones refuges, les abords immédiats du lieu de culte deviennent alors de plus en plus le lieu d’implantation d’habitats permanents. Ce phénomène, précisément décrit par les sources historiques en Catalogne (Bonnassie 1976 : 653-656) paraît assez bien illustré par les données archéologiques dans le Lauragais (Peyre Albe, Cucurou, Montgey).

Les violences et les exactions exercées par les milites sur la classe paysanne lors de la révolution féodale ont sans doute constitué le principal moteur de ce regroupement d’habitat. Les premiers châteaux ont alors joué un rôle répulsif pour l’habitat paysan (Cursente 1980 : 34-36 ; Bonnassie 1982 : 25-26). Le matériel archéologique recueilli sur les nombreux sites ecclésiaux désertés présente les mêmes caractéristiques que celui retrouvé sur les mottes les plus anciennes du Lauragais (Baudreu, Dauzat 1985 : 37 et 39). Un certain nombre de ces mottes, abandonnées précocement, n’ont d’ailleurs pas servi de pôle de regroupement pour l’habitat (Dauzat 1984).

Un autre élément nous semble devoir être pris en compte dans la genèse de ce phénomène : le statut particulier de la paysannerie. La fin du Xe et la première moitié du XIe s. connaissent en effet l’émancipation totale de la classe paysanne : l’esclavage disparaît alors complètement et le servage n’est pas encore établi (Bonnassie 1985 : 342). Aucune contrainte sociale n’empêche donc les paysans de changer l’emplacement de leur demeure. Ce statut a sans doute joué dans le processus de formation de villages ecclésiaux ouverts dès le Xe s., mais il a dû être déterminant lors de l’intensification des regroupements au XIe s., sous la pression de la

///’ congres international d’archéologie médiévale

menace castrale. Il apparaît donc que les enclos sacrés ont engendré dans le courant de la première moitié et vers le milieu du XIe s. une nouvelle génération d’habitats groupés. La formation de ces villages ecclésiaux enclos s’est faite de façon spontanée en fonction de la conjoncture socio-politique du moment.

2.4.3.2 Des structures fortifiées ?

Les prospections et les observations de terrain ont livré des informations qui restent d’interprétation difficile pour l’archéologue. Un certain nombre d’enclos sont matérialisés en effet par des structures que l’on peut véritablement qualifier de défensives : talus aménagés de plusieurs mètres de hauteur ou fossés relativement larges. Dans certains cas, il s’agit sans doute de fortifications réalisées à l’initiative des autorités religieuses ou à celle de la communauté paysanne, la protection théorique étant alors complétée par une protection matérielle plus sûre. Dans d’autres cas pourtant, il pourrait s’agir de retranchements autour d’églises accaparées par des milites-, ces derniers récupérant des aménagements ecclésiastiques ou bien fortifiant les sites de leur propre initiative, selon les techniques défensives du moment. Il s’agirait alors de ces églises fortifiées par les « brigands » que dénoncent les conciles de la Paix de Dieu. Ces derniers cas pourraient expliquer la présence de châteaux, résidences aristocratiques, que l’on retrouve au cours des siècles suivants à l’intérieur (mais pas en position centrale), ou à la périphérie du cercle subsistant dans le parcellaire de villages actuels (Peyrens, Bram).

Bien que son intensité reste encore à définir de manière plus précise, il semble que le phénomène de regroupement spontané d’habitats à l’intérieur des enclos ecclésiaux ait été suffisamment considérable pour constituer un modèle. Ses composantes seront reprises lors de la fondation, alors organisée, de nouvelles agglomérations dans la deuxième moitié du XIe et au XIIe s. Il n’est pas exclu que certains des villages générés par une église puissent être des créations dues aux autorités ecclésiastiques. Malheureusement, en l’absence de données textuelles précises, il ne sera sans doute pas possible de caractériser ces éventuelles créations, et donc de les différencier des formations spontanées et acceptées par les clercs. Les fouilles archéologiques et raffinement des datations de mobiliers pourront peut-être dans l’avenir apporter des éléments nouveaux sur ce point. Le principe du village ecclésial enclos a été repris, à notre sens, sous deux formes : les sauve- tés d’une part, certains villages castraux d’autre part.

2.4.3.3 Villages ecclésiaux et sauvetés

La notion d’habitats situés dans un périmètre placé sous la protection juridique de l’église se retrouve dans le Sud-Ouest avec les sauvetés, dont la vague de fondation se développe véritablement vers 1060 et se poursuit jusqu’aux années 1130 (Ourliac 1947 ; Higounet 1956) 5. Ce mouvement paraît constituer en fait l’évolution immédiate du phénomène des villages ecclésiaux. Ces derniers constituent donc en quelque sorte les prototypes des sauvetés. La différence entre les deux, outre l’aspect délibéré de la création, réside dans la taille de l’agglomération, généralement

plus importante : alors que les premiers occupent une superficie de l’ordre de 3 000 à 5 000 m2, les sauvetés peuvent atteindre plusieurs hectares ; la matérialisation de l’espace protégé, plus étendu que le cercle de trente pas de rayon, se faisant alors par des croix. L’extension de la zone prévue pour recevoir des habitats est en elle-même significative de la croissance démographique du moment, les « structures existantes » devenant matériellement insuffisantes à cet effet. En outre, alors qu’à l’origine les enclos ecclésiaux étaient de simples refuges occasionnels, la sauveté est dès le départ essentiellement prévue comme un habitat permanent. Ceci est significatif de l’évolution de la société du XIe s. Les cercles de paix offraient au début du siècle une protection momentanée contre les exactions des milites, qui visaient surtout les biens des paysans ; par le biais de la Paix de Dieu, ils s’inscrivaient dans un mouvement de réaction à la révolution féodale. A partir des années 1060-1070, la seigneurie banale vise à encadrer le principal élément producteur de richesses : l’homme, le paysan. Les sauvetés cherchent alors à garantir de façon permanente l’intégrité de celui-ci et de son outil de production, la terre, d’où l’extension de la sauvegarde à l’ensemble du territoire. Enfin, alors que la formation des villages ecclésiaux procède de l’initiative des paysans, pressés par les « nécessités du temps », les sauvetés, créées par les pouvoirs ecclésiastiques souvent en association avec des seigneurs laïcs, traduisent tout à fait une volonté d’encadrement des hommes. Chronologiquement, la naissance des villages ecclésiaux enclos s’inscrit donc entre ces deux étapes, genèse et fixation du système banal.

2.4.3.4 Un modèle d’urbanisme ?

Le village ecclésial enclos a certainement servi de modèle, dans l’organisation spatiale, lors de la formation de certains villages castraux dans le courant du XIIe., peut- être dès la fin du XIe s. En position centrale, le château remplace alors l’église ; celle-ci, préexistante, reste à l’extérieur de l’enceinte. Nouvellement créée, elle est reléguée à la périphérie, voire à l’extérieur d’un enclos circulaire dont le diamètre présente souvent une similitude étonnante avec celui des enclos ecclésiaux. Le même scénario sur l’emplacement de l’église se retrouve en Biterrois dans la création de certains castra (Bourin-Derruau 1987 : 23-24 et n. 7). Cette ressemblance a amené la plupart des auteurs qui se sont intéressés aux villages ronds à les considérer globalement comme découlant d’un même phénomène, déterminé par le souci de défense (Josserand 1931 ; Baudreu 1986 ; Paw- lowski 1987). Cet amalgame a été favorisé par le fait que les deux types d’agglomération (village ecclésial et village castrai), que l’on retrouve dans les mêmes zones géographiques, connaissent souvent à partir du XIIe s. une évolution identique (transformation en castrum par adjonction d’une enceinte villageoise). Il est vrai que dans certains cas la nature actuelle des vestiges permet difficilement, en l’absence de données textuelles, de déterminer lequel, de l’église ou du château, est à l’origine de l’agglomération (Lasbordes).

Les sites d’habitats ecclésiaux enclos nous apparaissent actuellement sous des formes variées, ce qui est dû naturellement à leur évolution dans le temps, que nous venons d’évoquer. Parmi les exemples recensés en Lauragais, ont été choisis quelques cas représentatifs de ces divers types d’évolution.

L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

2.4.3.5 Sites désertés anciennement

Saint-Benazet de Peire Albe (commune de Castelnaudary, Aude)

Le site se signale par une légère eminence dans le paysage. La partie sommitale du relief a malheureusement été détruite par le creusement d’un bassin d’irrigation. Toutefois l’église figure encore sur un plan du XVIIIe s. Un autre plan de la même époque mentionne l’« ancienne église de Saint-Benazet, cimetière ». La situation de hauteur de certains lieux de culte parmi les plus anciens, plus que par des raisons défensives, peut s’expliquer par une tradition antique et marque souvent une continuité d’occupation d’un sanctuaire païen. C’était peut-être le cas ici car le site se trouve à proximité de plusieurs établissements gallo-romains et dominait la voie d’Aquitaine. De plus il a livré en surface des éléments de construction gallo-romains (tegulae, marbres…), mais en l’absence de fouilles ces éléments sont à considérer avec prudence car ils pourraient n’être que des matériaux de récupération. Le nom enfin, Peira alba – Petra alba, doit peut-être son origine à la présence d’éléments antiques caractéristiques. Il apparaît pour la première fois en 1 1 03 dans celui d’un témoin d’une charte rédigée à Castelnaudary : Peire Pons de Peira Alba 6. Un Guillelmus Poncii de Petra Alba est encore cité en 1176 7. Il semble donc qu’une famille, peut-être des milites, tire son nom du site. L’église, siège de décimaire, est qualifiée d’ancien prieuré dans le dictionnaire topographique du département (Sabarthès 1912 : 306, 370). Sur les plans du XVIIIe s., elle est représentée au centre d’une parcelle aux angles arrondis. Un chemin contournait le site en suivant le tracé de l’enclos et une source se trouvait à l’est du site (fig. 18). Ces structures ont pu être observées lors de prospections aériennes (fig. 19). L’enclos semble être constitué d’un fossé de dimensions modestes, ne présentant pas de caractère défensif. Il s’interrompt du côté

19a 19b

FIG. 19

Saint-Bénazet de Peire Albe.

19a Cliché aérien oblique (M. Passelac,

J.-P. Cazes, 871124) ;

19b croquis d’interprétation : 1 emplacements

des habitats révélés par les prospections au

sol.

FIG. 18

Saint-Bénazet de Peire Albe (commune de Castelnaudary) : extrait de plan parcellaire du XVIIIe s. (ADA, IV F 076) (échelle approximative 1/2000) (M. Henry cte/./dAf).

///’ congrès international d’archéologie médiévale

Fig. 18 Saint-Bénazet de Peire Albe (commune de Castelnaudary) : extrait de plan parcellaire du XVIIIe s. (ADA, IV F 076) (échelle approximative 1/2000)
Fig. 18 Saint-Bénazet de Peire Albe (commune de Castelnaudary) : extrait de plan parcellaire du XVIIIe s. (ADA, IV F 076) (échelle approximative 1/2000)
Fig. 19 Saint-Bénazet de Peire Albe. 19a Cliché aérien oblique (M. Passelac, J.-P. Cazes, 871124) ;
Fig. 19 Saint-Bénazet de Peire Albe. 19a Cliché aérien oblique (M. Passelac, J.-P. Cazes, 871124) ;
Fig 19b : croquis : emplacements des habitats révélés par les prospections au sol
Fig 19b : croquis : emplacements des habitats révélés par les prospections au sol

est pour laisser la place à un accès. D’après les mesures faites à partir du cliché, la largeur de l’espace délimité par le fossé doit être légèrement supérieure à 60 m. Les prospections au sol ont permis de localiser une aire présentant des traces d’habitats médiévaux anciens (céramiques, pierres de foyer, mais absence de tuiles caractéristiques du bas Moyen Age) à l’intérieur et à l’ouest de l’enclos. Vers l’est, deux petits points de part et d’autre du chemin matérialisent la présence d’habitats périphériques. Ces habitats ont été abandonnés très tôt, vraisemblablement au profit du castrum de Castel- naudary. L’église servit de lieu de réunion pour une rencontre entre le comte de Toulouse et l’évêque de Tournai, légat de l’Eglise, en 1230 : « apnd Castrum Novum in ecclesia Petre Albe » (Guillaume de Puylaurens : 142). En 1296, elle est qualifiée de rurale (Sabarthès 1912 : 306). Le bâtiment est délaissé à l’Epoque moderne ; la vente de ses matériaux fait l’objet d’une protestation de la part d’un chanoine de la collégiale Saint-Michel de Castelnaudary en 1717 8.

Il semble donc que nous soyons en présence d’un site ecclé- sial dont l’origine remonte au haut Moyen Age. L’extrême rareté des sources écrites antérieures au XIIe s. pour le Laura- gais nous prive de renseignements textuels, mais l’approche archéologique permet d’en saisir l’organisation et les composantes. Un habitat groupé autour du lieu de culte, qui ne semble pas fortifié, a été déserté lors de V incastellamento. Sans doute au même moment, le terroir de son décimaire a été englobé dans la juridiction du castrum.

FIG. 20

Cucurou (commune de Castelnaudary) : photographie aérienne oblique (cl. M. Passelac 810320).

Cucurou (commune de Castelnaudary, Aude)

L’intérêt porté à ce site, dont l’existence était connue depuis de nombreuses années, a déterminé l’orientation des recherches présentées ici. Il se caractérisait au sol par un relief naturel dont le pourtour avait été aménagé pour dégager une plate-forme d’environ 75 m de diamètre. Son arasement pour des raisons agricoles dans les années soixante avait révélé la présence de nombreux silos médiévaux renfermant un important matériel archéologique. Les révélations obtenues grâce à la prospection aérienne (Passe- lac 1984 : 7) permirent de retrouver l’emplacement d’une église occupant le centre de la plate-forme (fig. 20). Le site avait dans un premier temps été interprété comme une motte (Dauzat 1983 : 83 et fig. 9). La réflexion sur ce type de site se poursuivit à l’occasion de l’étude d’un autre habitat ecclésial (Baudreu, Dauzat 1986 : 35) 9. Les découvertes successives faites aux abords de la plate-forme permirent de saisir la complexité de l’ensemble du site et d’en proposer une interprétation (Cazes 1987 : 484, fig. 26). Il semble constituer la dernière phase d’occupation d’un habitat lié à un croisement de chemins. L’aménagement de la plateforme, qui avait dégagé des talus de 3 à 4 m de hauteur, présentait un caractère défensif flagrant. Là aussi les textes restent discrets et le site n’apparaît qu’à partir de 1 102 à travers un Arnaldus de Cuguro 10. Lors de l’érection de l’abbaye de Saint- Papoul en évêché en 1317, il est rappelé que la totalité des droits de l’église Sainte Marie, siège de décimaire, appartenaient à cette abbaye {Gall, christ., XIII, Instr. c. 255). Cucurou est par ailleurs désigné comme un ancien prieuré en dépendant (Sabarthès 1912 : 113). Les vestiges céramiques attestent une désertion précoce de l’habitat (XIe ou début XIIe s.), situé à peu de distance du castrum de Castelnaudary. Comme dans la plupart des désertions de villages

FIG. 21

Cucurou (commune de Castelnaudary) : extrait de plan parcellaire du XVIIIe s. (archives privées ; échelle approximative 1/2000) (M. Henry cte/./dAf).

ecclésiaux, le lieu de culte, avec sans doute sa nécropole, a subsisté beaucoup plus tard et est encore représenté au XVHIe s. (fig. 21). Les différences de hauteur d’une céréale de printemps ont permis en 1986 d’en mesurer les dimensions (15,20 x 7,30 m), qui correspondent à un édifice de taille modeste, normale pour l’époque romane.

L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

Fig. 20 Cucurou (commune de Castelnaudary) : photographie aérienne oblique (cl. M. Passelac 810320)
Fig. 20 Cucurou (commune de Castelnaudary) : photographie aérienne oblique (cl. M. Passelac 810320)
Fig. 21 Cucurou (commune de Castelnaudary) : extrait de plan parcellaire du XVIIIe s. (archives privées ; échelle approximative 1/2000) (M. Henry cte/./dAf)
Fig. 21 Cucurou (commune de Castelnaudary) : extrait de plan parcellaire du XVIIIe s. (archives privées ; échelle approximative 1/2000) (M. Henry cte/./dAf)
Saint-Barthélémy à Montgey (Tarn)

2.4.3.6 Villages maintenus dans leur forme originelle

Airoux (Aude)
Carlipa (Aude)

Bien que situé en dehors, mais très proche de la zone considérée, cet exemple est rappelé car il illustre bien la place d’un village ecdésial dans une chronologie large. Le site occupe un léger mamelon naturel dont le sommet est encore occupé par le cimetière de Montgey. Le lieu-dit cadastral perpétue le souvenir d’une église dont quelques ruines subsistent encore dans le cimetière. Ici aussi, l’apport de la prospection aérienne a été déterminant. Un tronçon d’un large fossé curviligne vient s’aligner avec une limite du cimetière pour former la moitié d’un enclos dont la partie non visible est aisément restituable (Passelac 1984 : 8). L’intérieur et les abords de cette enceinte, d’une cinquantaine de mètres de diamètre, ont livré les traces d’un habitat groupé déserté. Une importante villa gallo-romaine se trouvait à 200 m au nord (Passelac 1986). Il est vraisemblable que le lieu de culte a été implanté au cours du haut Moyen Age dans les dépendances de ce domaine, et est antérieur au regroupement villageois. Le site a perdu sa fonction d’habitat au profit du village castrai de Montgey qui occupe une position topographique nettement plus perchée (fig. 22 et 23).

Ce petit village a fossilisé dans sa structure parcellaire une bonne partie d’un enclos fossoyé qui enserre l’église. Celle-ci, bâtie elle aussi sur une légère eminence, est dédiée à sainte Marie. Le fossé se présentait au début du XIXe s. sous la forme d’une mare de 6 m de largeur environ. En restituant la partie méridionale comblée anciennement, on obtient un cercle d’un diamètre de l’ordre de 55 m à compter des bords intérieurs du fossé, et d’un peu plus de 65 m si l’on englobe sa largeur. L’habitat ne s’est maintenu que de façon résiduelle à l’intérieur de l’enclos et s’est plutôt développé le long de la route, du côté sud-est (fig. 24). A partir de 1170 n, la plupart des mentions concernent des localisations de biens dans le décimaire Sainte-Marie d’ Ai- roux. L’agglomération apparaît en 1226 comme dépendance du château de Saint-Félix, situé à 9 km plus au nord (HGL, VIII, col. 832). La plupart des mentions du XIIIe s. ne sont que des localisations de biens dans son décimaire.

Cette localité a elle aussi conservé la trace d’une enceinte autour de son église paroissiale dédiée à saint Pierre. Mais dans ce cas, le bâti occupe toujours la quasi- totalité de l’espace enclos, l’agglomération s’étant ensuite étendue pour envelopper le noyau initial. Bien que cela n’ait pas encore été vérifié avec certitude, il est très probable que la rue, relativement large, qui entoure ce noyau a recouvert d’anciens fossés. A l’instar de celui de Peire Albe, l’enclos se présente comme un quadrilatère aux côtés curvilignes et aux angles arrondis, plutôt que sous la forme d’un cercle régulier. Ses dimensions rejoignent toutefois celles des autres sites : 63 à 70 m de largeur et 75 à 80 m en diagonale (fig. 25).

FIG. 22

Montgey (Tarn).

1 Villa gallo-romaine ; 2 village ecdésial, cimetière actuel et ancienne église Saint- Barthélémy ; 3 village castrai. Traits fins : courbes de niveau, équidistance 10 m ; traits gras : réseau de chemins et bâti actuel. (D. Baudreu del.).

FIG. 23

Vue générale des sites successifs de Montgey (cl. J.-P. Cazes).

IIIe congrès international d’archéologie médiévale

Fig. 22 Montgey (Tarn)
Fig. 22 Montgey (Tarn)
Fig. 23 Vue générale des sites successifs de Montgey (cl. J.-P. Cazes)
Fig. 23 Vue générale des sites successifs de Montgey (cl. J.-P. Cazes)
Saint-Martin-Lalande (Aude)

Le site de La Bourdette, bien que déserté, est décrit dans cette partie en raison du caractère tardif de son abandon en tant qu’habitat. Comme les deux exemples précédents, il s’agit d’un village ecclésial qui a perduré dans sa forme originelle tout en connaissant une certaine extension. A l’origine, on retrouve ici aussi un lieu de culte aux dimensions modestes, situé sur une petite eminence. Celle-ci a été aménagée pour former un enclos qui affecte une forme polygonale (fig. 26). Cette enceinte, dont la partie aujourd’hui disparue est révélée par un cliché aérien oblique, était constituée de talus d’environ 3 m de hauteur. Au pied de la partie conservée passe un petit ruisseau. Sur la plate-forme, les prospections au sol ont livré, en plus des nombreux matériaux de construction provenant de l’église, des céramiques des environs du XIe s. qui

tent la présence d’un habitat dès cette époque. Celui-ci, tout en perdurant sur la plate-forme, s’est également développé autour de l’enclos et particulièrement sur les côtés sud et est. Il se traduit sur le cliché par la présence de nombreuses fosses (silos, trous de poteaux ?), et sur le terrain par une densité importante de tuiles canal, pierres et céramiques sur une zone dépassant largement les traces apparues dans la céréale en cours de maturation. Le cliché révèle en outre l’existence possible d’une seconde enceinte concentrique, à moins qu’il s’agisse d’un chemin comblé. D’après la typologie des céramiques retrouvées, il semblerait que l’agglomération, qui correspond sans doute à la villa mentionnée en 1 136 et 1 148 12 soit abandonnée dans le courant du XIIIe s. Son déplacement, qui a pu être progressif, s’est fait au profit du castrum du même nom mentionné en 1244 (HGL, VIII, col. 1158), qui occupe une position plus élevée à 500 m au nord-est.

FIG. 24

Airoux, d’après le cadastre du XIXe s.

1 Mares (anciens fossés) ; trait interrompu :

restitution de l’enclos ecclésial. (D. Baudreu del.).

26a 26b

FIG. 25

Carlipa, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.).

FIG. 26

Site de la Bourdette (commune de Saint-Martin- Lalande).

26a cliché aérien oblique (M. Passelac, J.-P. Cazes, 860330) ; 26b croquis d’interprétation.

L ‘environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

Fig. 24 Airoux, d'après le cadastre du XIXe s
Fig. 24 Airoux, d’après le cadastre du XIXe s
Fig. 25 Carlipa, d'après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 25 Carlipa, d’après le cadastre du XIXe s. (D. Baudreu del.)
Fig. 26 Site de la Bourdette (commune de Saint-Martin- Lalande). 26a cliché aérien oblique (M. Passelac, J.-P. Cazes, 860330) ;
Fig. 26 Site de la Bourdette (commune de Saint-Martin- Lalande). 26a cliché aérien oblique (M. Passelac, J.-P. Cazes, 860330) ;
Fig. 26 Site de la Bourdette (commune de Saint-Martin- Lalande). 26b Croquis d'interprétation
Fig. 26 Site de la Bourdette (commune de Saint-Martin- Lalande). 26b Croquis d’interprétation

2.4.3.7 Villages réorganisés par des modifications structurelles

Peyrens (Aude)

Le plan de ce village (fig. 27) est très intéressant par la variété des structures qu’il recèle. Le cadastre du XIXe s. perpétue autour de l’église, dédiée à saint Genès et occupant le sommet d’un petit relief, un tracé assez circulaire. Le cimetière occupe toujours la partie est de l’enclos dont le diamètre varie de 70 à 80 m selon que l’on tient compte ou non de la largeur d’un fossé subsistant en partie sous forme de « vivier ». Il s’agit là d’un site ecclésial présentant les mêmes caractéristiques que ceux évoqués précédemment. L’extension de l’agglomération se présente comme un village-rue s’alignant sur l’axe de l’église. Les parcelles qui le composent s’organisent de la même manière : une habitation donnant sur la rue et un jardin. L’examen de leurs dimensions permet de dégager un module de l’ordre de 40 m sur un peu plus de 6 m. En outre, un certain nombre de champs en lanière subsistaient au XIXe s. dans le prolongement de plusieurs parcelles. Cette organisation laisse deviner le lotissement délibéré de cette partie du village. Enfin on peut noter que les environs immédiats du village offrent une densité de croix au bord des chemins assez inhabituelle. Lorsque celui-ci apparaît dans les textes en 1120, il figure dans les possessions de l’abbaye de Sorèze {Gall, christ, XIII, Instr. col. 266). Malgré l’absence de mention explicite, tous ces éléments suggèrent que nous sommes en présence d’une

sauveté fondée par cette abbaye pour agrandir le site ecclésial primitif. La sauveté a évolué dans un troisième temps en castrum. Le compoix de 1566 permet de situer l’emplacement d’un château seigneurial au sud du devant de l’église 13. La date d’implantation de ce château nous est inconnue, mais on peut tenir compte du contexte évoqué par une bulle pontificale de 1 141 adressée à Sorèze et faisant référence à l’implantation, sans l’accord de l’abbé, de fortifications sur ses terres (Pousthomis-Dalle 1983 : 51). On ne possède pas suffisamment d’éléments pour déterminer si l’ancien fossé qui subsiste à l’est de l’enclos est lié au site ecclésial ou bien s’il a été aménagé lors de l’implantation du château. Peyrens est ensuite qualifié de castrum en 1271 (Dossat 1966 : 199). Les vestiges d’un fossé transparaissent sur le cadastre ; ils permettent de situer l’emplacement des fortifications collectives qui n’enserraient qu’une partie de l’agglomération antérieure.

Bram (Aude)

Cette agglomération a pour origine le viens gallo-romain d’ Eburomagus (Passelac 1970). La fondation du lieu de culte, dédié à saint Julien et sainte Basilice, doit être liée à la christianisation du vicus, à une période très ancienne. L’édifice actuel, d’époque godiique, succède sans doute aux églises antérieures. Il occupe la partie la plus élevée de cette localité de plaine, à 1 50 m du croisement de deux voies importantes, autour duquel s’était formée l’agglomération antique. La structure de Bram est caractérisée par une série

FIG. 27

Peyrens, d’après le cadastre du XIXe s.

1 Emplacement du château ; 2 mares (anciens fossés) ; trait interrompu : restitution des enclos ecclésiaux et castraux. (D. Baudreu del.).

IIIe congrès international d’archéologie médiévale

Fig. 27 Peyrens, d'après le cadastre du XIXe s
Fig. 27 Peyrens, d’après le cadastre du XIXe s

d’anneaux concentriques d’habitations autour de l’église ; le premier cercle bâti présente un diamètre de 100 m. Toutefois, des observations topographiques et archéologiques, ainsi que l’analyse des plans et des textes permettent de déterminer que la dernière rangée de maisons a été construite à l’extérieur d’un premier fossé. Le diamètre du noyau initial se situait donc autour de 75 m. Un enclos ecclésial semble donc bien être à l’origine de la trame urbaine de l’agglomération médiévale. A une date indéterminée, un château a été implanté à l’ouest de l’église. L’espace entre les deux édifices était occupé par un cimetière au XVIIF s. A la même époque, une tour, qui servait entre autres de prison seigneuriale, subsistait encore (Andrieu 1910 : 8 ; 81-82). Quant à l’extension du bâti, elle s’est faite en anneaux successifs pour former un castrum dont le dernier état était ceint d’un fossé encore en eau au XVIIIe s. (fig. 28).

2.4.3.8 Un exemple d’interprétation complexe : Lasbordes (Aude)

Par son plan actuel, ce village semble présenter le même schéma de formation et de développement médiéval que Bram. Sa partie centrale est composée d’un cercle de 65 à 70 m de diamètre, dont le milieu, point culminant, est occupé par l’église actuelle, dédiée à saint Christophe. Il pourrait donc s’agir d’un village ecclésial transformé par la suite en castrum, son extension étant protégée par un fossé toujours en état au XIXe s. (fig. 29). Un examen plus détaillé des vestiges matériels et des sources permet de proposer une

autre interprétation pour sa genèse. En effet, l’angle nord- ouest de l’église actuelle est constitué par une tour d’époque romane contre laquelle a été construit l’édifice qui lui est postérieur. Cette tour, qui occupe le centre exact de l’enclos, a servi de clocher jusqu’au début du siècle. Bien que pouvant être un clocher-tour fortifié, son aspect et ses dimensions font également penser à un donjon seigneurial. Cette impression est étayée par le fait que le château de Lasbordes jouxtait le côté occidental de l’église et donc de la tour, dont il pouvait constituer l’extension 14. En l’absence de mentions textuelles explicites concernant ses origines, il est donc difficile à priori de savoir si Lasbordes est un village ecclésial au sein duquel est venu s’implanter un château ou bien s’il s’agit d’un village castrai dont la chapelle est devenue l’église paroissiale. Les données d’une fouille archéologique récente et l’analyse des textes disponibles permettent toutefois de privilégier la seconde hypothèse (Cazes 1991).

2.4.4 Conclusion

Les recherches en cours sur la région audoise permettraient de multiplier les quelques exemples présentés ici. Certains cas cités dans des études régionales et ceux publiés à l’occasion des pré-actes de ce congrès semblent montrer que ce type d’agglomération a connu une implantation géographique large. Cependant, l’importance des villages ec- clésiaux « enclos » ne doit pas masquer le rôle des habitats ecclésiaux « ouverts », probablement antérieurs, dans la genèse et l’évolution du village médiéval.

FIG. 28

Bram, d’après un plan parcellaire du XVIIIe s. (A.C.).

1 Fossés du castrum (échelle approximative :

1/2000).

(D. Baudreu del.).

FIG. 29

Lasbordes, d’après le cadastre du XIXe s.

1 Tour romane ; 2 emplacement du château ; 3 fossés du castrum. (D. Baudreu del.).

L’environnement des églises et la topographie religieuse des campagnes médiévales. 2. Lieux de culte et peuplement rural

Fig. 28 Bram, d'après un plan parcellaire du XVIIIe s. (A.C.). 1 Fossés du castrum (échelle approximative : 1/2000). (D. Baudreu del.)
Fig. 28 Bram, d’après un plan parcellaire du XVIIIe s. (A.C.). 1 Fossés du castrum (échelle approximative : 1/2000). (D. Baudreu del.)
Fig. 29 Lasbordes, d'après le cadastre du XIXe s. 1 Tour romane ; 2 emplacement du château ; 3 fossés du castrum. (D. Baudreu del.)
Fig. 29 Lasbordes, d’après le cadastre du XIXe s. 1 Tour romane ; 2 emplacement du château ; 3 fossés du castrum. (D. Baudreu del.)